Les reliques de la Renaissance
2026-01-27 - 12:36
Pour celles et ceux qui sont passionnés par l’actualité de notre monde, ou qui s’efforcent d’être ce que Raymond Aron a appelé un «spectateur engagé», le spectacle auquel nous assistons au quotidien est amusant. La semaine dernière, un ami m’a envoyé une image incroyable : le Président américain, Donald Trump, qui publie sur X un extrait d’un message que son homologue français, Emmanuel Macron, lui a envoyé. L’affaire est tellement saugrenue que j’ai passé plusieurs minutes devant mon écran avant de comprendre ce que je venais de voir. Car ce n’est pas tous les jours que l’on voit sur les réseaux dits sociaux des fragments de conversations privées entre deux chefs d’Etat. Si les deux protagonistes étaient des dirigeants de pays faibles, on pourrait considérer l’escarmouche comme un épiphénomène, ou comme le résultat d’une fâcherie mal gérée ; mais, ici, l’assaillant est le dirigeant de la plus grande Nation du monde : les Etats-Unis d’Amérique. Le trumpisme, et on ne se lassera jamais de le répéter, est une conspiration contre l’Amérique et, partant, contre notre monde. Depuis plusieurs semaines, l’Europe est entre le zist et le zest, car Donald Trump, du haut de sa puissance et de son arrogance, a décidé d’annexer le Groenland, détruisant ainsi toutes les certitudes de l’Otan et, d’une manière générale, de la culture atlantique. Lors du Forum économique mondial de Davos (Suisse), le 21 janvier dernier, le Président américain, fantasque comme de coutume, a annoncé qu’il n’utilisera pas la force pour mettre le Groenland sous la botte des Etats-Unis, qu’il a trouvé un «accord» avec le Secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), Mark Rutte – un accord dont personne ne connaît, à ce jour, les termes. Et les droits de douane, qui devraient être imposés aux pays européens hostiles à son projet d’annexion de l’île à partir du 1er février, ont été abandonnés. Cette volte-face spectaculaire du milliardaire a été un grand motif de soulagement pour les Européens. Qui restent tout de même prudents et circonspects. Conformément à la vision du Général De Gaulle consistant à refuser la tutelle de l’ogre américain, la France «dirige» la riposte européenne face aux assauts de l’Amérique. S’exprimant en anglais à la tribune, lunettes aviateur sur le nez, le Président Emmanuel Macron a appelé les «naïfs» Européens à se prendre en main face à Donald Trump, et multiplié les saillies contre celui-ci. «Nous préférons le respect aux brutes, la science au complotisme, l’Etat de Droit à la brutalité», concluait-il, martial. Les foucades impérialistes de Trump, qui veut s’octroyer la grande île arctique au nom de la «sécurité» des Etats-Unis, ont dessillé les yeux des Européens, qui ont fini par accepter la mort dans l’âme que l’Amérique n’est plus, comme elle l’a été depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une puissance sur laquelle ils peuvent compter. Pour Trump, la relation entre son pays et l’Europe occidentale a toujours été bénéfique à celle-ci, et il faut, aujourd’hui, «rectifier le tir» en établissant des rapports transactionnels, conformément à la doctrine Maga. Dès son retour au pouvoir, Trump a intimé aux pays européens de prévoir, dans leur budget, des dépenses militaires à hauteur de 5% de leur Pib, et d’acheter toutes les armes sur le marché américain ; la promesse de mettre fin à la guerre en Ukraine a été renvoyée aux calendes grecques en s’acoquinant avec l’assaillant, Vladimir Poutine, et en humiliant Volodymyr Zelensky devant le monde entier ; l’Otan, qui est la plus grande organisation militaire de la planète parce que fondée sur des valeurs partagées, est fragilisée à dessein, ce qui va faire sans doute le grand bonheur de la Russie et de la Chine. Face aux attaques répétées et violentes de l’Amérique, on peut aisément constater que l’Europe n’a pas les moyens de se faire respecter, ou de croiser le fer avec sa «grande fille» d’outre-Atlantique, ce qui s’explique par son émasculation lente mais sûre. J’ai entendu d’ailleurs l’historien Emmanuel Todd avouer, dans une interview qu’il a récemment accordée au Figaro, son incapacité à comprendre la vitesse avec laquelle l’Europe est en train d’être reléguée au second plan dans le monde. Cette émasculation progressive mais inéluctable du Vieux Continent est un chambardement décisif auquel nous assistons depuis plusieurs décennies. Depuis que le centre du monde s’est déplacé vers l’autre côté de l’Atlantique, et que des pays du Sud comme la Chine se sont extirpés du sous-développement en seulement une génération, le parapluie américain a permis en grande partie à l’Europe de se prémunir contre ses adversaires. Mais le trumpisme, qui est une négation de l’histoire et des valeurs de l’Amérique, a décidé de se débarrasser de l’Europe. Celle-ci, désormais, devra relever seule ses défis. Et les Européens le savent. Même si certains dirigeants préfèrent encore pratiquer la politique de l’autruche. Chambardement décisif, ai-je dit ci-dessus. Car, depuis la Renaissance jusqu’à la fin du XXe siècle, avec la victoire «finale» des Etats-Unis, l’Europe a régné sans partage sur le monde. Avec la Renaissance -il s’agissait en réalité de s’extirper de ce long tunnel que fut le Moyen Age, pour inventer de nouvelles manières d’habiter la Terre et des mécanismes de domination des peuples que l’anthropologie coloniale du XIXe siècle considérait comme «inférieurs» ou «exotiques»-, l’Occident chrétien verra naître une civilisation éminemment nouvelle dans plusieurs domaines à la fois ; des pratiques commerciales et des techniques artistiques seront inventées, sans oublier l’imprimerie -invention chinoise reprise et développée par Johannes Gutenberg à partir de 1440. Cette civilisation européenne issue de la Renaissance permettra aux Européens de conquérir la planète entière par les méthodes les plus raffinées comme les plus brutales ; le réquisitoire de Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, est sans appel : «L’Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’Histoire.» A partir du XVIIIe siècle, l’Europe occidentale entra dans l’ère de la Révolution industrielle, qui débuta en Angleterre avant de gagner le continent, et qui fut sans doute l’un des tournants les plus décisifs de l’aventure humaine. Avec elle s’enclencha un épanouissement éblouissant des sciences, des techniques et des idées, qui ne devait plus jamais s’arrêter, et qui allait donner naissance à une civilisation dynamique et ambitieuse – une civilisation prométhéenne dont nous sommes tous, aujourd’hui encore, et quelles que soient nos aires de civilisations, à la fois les héritiers et les créatures. Par la force de son savoir-faire, de sa culture et de ses armes, l’Europe a imposé ses desiderata à l’ensemble de la planète des siècles durant. L’essor vertigineux du Nouveau Monde n’a fait que créer un ensemble beaucoup plus vaste et puissant, que l’on a appelé l’Occident au sortir de la Seconde Guerre mondiale par opposition à l’Europe de l’Est communiste, à l’Afrique et à l’Asie, puisque les deux régions ont en partage les valeurs de démocratie, de liberté, de justice et de modernité ; mais l’Amérique de Trump a montré que le glas de cette entente glorieuse a sonné, et qu’il faut, pour les ancêtres européens, trouver de nouvelles méthodes pour exister dans un monde déréglé. De fait, la dégénérescence de l’Europe aura des conséquences importantes sur l’évolution de notre monde. La Chine et la Russie vont se présenter comme les «héritières» de cette puissance «déchue» ; mais le problème fondamental, c’est que ces colosses, aveuglés par leur critique virulente de l’Occident, ne proposent aucun modèle alternatif crédible. Peut-être cette reconfiguration du monde sera-t-elle l’occasion de faire advenir ce que certains théoriciens des études postcoloniales appellent le «devenir-africain du monde». Créer les conditions de réaliser cette utopie relève d’un impératif catégorique, puisque, dans le monde où nous vivons, l’idée de souveraineté est consubstantielle à la puissance. Ou à la capacité à défendre ses intérêts dans les interstices plus ou moins chaotiques de la globalisation. Et c’est la victoire, hélas, des théoriciens réalistes sur les défenseurs «angéliques» de la théorie libérale en Relations internationales.