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«Evy Danse» de Sonny Troupé : Une ode au gwo ka et à la poésie créole

2026-03-11 - 13:17

Avec Evy Danse, troisième pièce de son triptyque entamé en 2013, le batteur guadeloupéen Sonny Troupé poursuit sa quête personnelle autour du gwo ka, sa musique racine. Un disque luxuriant, doté d’un quatuor à cordes, qui offre aussi une large place à la poésie créole. La nuit qu’il vient de passer dans l’avion ne semble pas avoir entamé sa bonne humeur, ni sa vivacité. Tout juste débarqué de son île, la Guadeloupe, le batteur Sonny Troupé paraît serein, solide, solaire. Il vient à Paris pour jouer aux côtés de la chanteuse et contrebassiste Sélène Saint-Aimé, pour faire virevolter ses baguettes au sein d’un nouveau projet, avec Hervé Samb et Reggie Washington, et aussi, bien sûr, pour défendre son nouveau disque, Evy Danse. L’homme jongle entre plusieurs aventures, avance sur plusieurs fronts, a collaboré par le passé avec une kyrielle de musiciens -Kenny Garrett, David Murray, Arnaud Dol­men, Oumou Sangaré, Raphaël Imbert, Lisa Simone, pour ne citer que ceux-là. Pourtant, loin de la dispersion, sa quête personnelle, entamée il y a trois albums, en 2013, et clôturée par ce nouvel opus, reste claire, ancrée, puissante. Une vision qu’il assume pleinement, à la fois projection vers le futur et héritage de son père, l’iconique saxophoniste guadeloupéen Georges Troupé, am­bas­sadeur du «gwo ka moden». «Depuis mon disque Voyages et rêves, en 2013, j’essaie d’écrire de la musique avec mes influences premières, le gwo ka, associées aux musiques que m’a fait découvrir mon père -jazz, salsa, etc. Je tâche d’élaborer le maximum de systèmes pour retranscrire fidèlement ma musique racine, en tâchant de lui rester le plus fidèle possible, de sonner le plus roots possible, dans la droite ligne des travaux du musicien et théoricien Gérard Lockel», décrit Sonny. Quatuor à cordes au service du ka Pour ce faire, le batteur, tanbouyé virtuose dès l’enfance aux côtés de son père, utilise toute une variété de textures, de couleurs exogènes... Autant de défis ! «A partir du moment où tu utilises des instruments qui relèvent d’autres esthétiques, tu as la tentation d’utiliser leurs propres codes... Et cela donne une musique de fusion. Or, ce n’est pas mon propos. Je prétends au contraire faire du gwo ka pur -à 80%-, tant au niveau des mélodies, des rythmes que des structures, et ce, quels que soient les instruments à ma disposition... Je pousse ma recherche au maximum», précise-t-il. Et pour ce disque, Evy Danse, écrit et composé dans le refuge bienfaisant de l’Ecole Marcel Lollia (dit «Vélo»), fondée en 1986 par son père, «lieu de gwo ka, où je me sens bien, où je peux rester des heures à ne rien faire, chargé d’énormément de vibrations», il s’est lancé un nouveau challenge. Adjoindre à ses musiciens -Jonathan Jurion aux claviers, Mike Armoogum à la basse et Andy Bérald aux tambours ka-, un quatuor à cordes, grâce à la complicité du violoncelliste Guillaume Latil. «C’est la formation par excellence de la musique classique. Et finalement, quand tu comprends les subtilités de son fonctionnement, tu peux aussi lui faire jouer du gwo ka !», explique-t-il. En Guadeloupe, pour perpétuer ces traditions intactes et les transmettre à l’universel, Sonny a même rouvert, il y a deux ans, l’école de musique de son père, à Sainte-Anne, selon ses principes. «Mon père enseignait la musique, qu’elle soit classique, jazz, biguine ou gwo ka, via l’oralité bien sûr, mais aussi via la théorie et l’écriture auxquelles il tenait beau­coup, raconte-t-il. Quel que soit notre instrument, nous étions tous obligés d’apprendre le tambour et le piano... Au plus fort de son existence, son école comptait 200 élèves. A sa disparition en 2009, sa plus ancienne élève a repris le flambeau avant d’abdiquer. Nous l’avons réactivée ensemble il y a deux ans, selon la même philosophie...» Racines et poésie créole A travers son enseignement et ses disques, Sonny a-t-il peur de commettre des impairs, de travestir la tradition ? A vrai dire, il s’en prémunit grâce à de nombreux garde-fous, et un soin particulier apporté à ses racines. «Je passe mon temps à creuser l’histoire, à interroger ceux qui m’ont précédé, à écouter des sons, je fréquente toujours des léwoz, je continue de jouer et de communiquer avec ceux qui ont construit cette musique avant moi... Bref, la quête d’une vie, décrit-il. Alors peut-être que, dans mes audaces, je commets des «erreurs» aux yeux de certains, mais je saurais tout expliquer, tout justifier.» D’ailleurs, toute tradition évolue, dit-il. «Le tout, c’est que cette métamorphose se fasse de manière naturelle et logique.» Pour rendre hommage à sa tradition, Sonny reprend sur ce disque un traditionnel : «Léòno». «C’est une éducation. Du temps du groupe de mon père, Kimbol, on rejouait toujours un morceau des anciens. Une manière de s’inscrire dans une filiation», argue-t-il. Pour le reste, il apporte un soin particulier, sur ce disque, à la langue créole et à sa poésie. Ainsi met-il à l’honneur, dès le deuxième titre, «Une étoile toujours sera la bienvenue», les mots du poète Robert Oumaou, créateur, avec son père, du groupe Gwakasonné. Et puis, sur toutes les pistes, il sample des paroles de Guadelou­péennes et Guadeloupéens, extraites de bandes sonores, de témoignages, de documentaires, glanées çà et là, pour donner à entendre le cœur et les mots des gens qui composent l’île papillon. Ce disque foisonnant comme une jungle, laboratoire jazz-gwo ka sensible et millimétré, s’intitule Evy Danse. Comme cette évidence qui a dicté chacun de ses choix. Par exemple, celui de la chanteuse jazz Lou Tavano, sur «San Mélé», morceau syncrétique et luxuriant. Et puis Evy Danse, c’est aussi Evy, énigmatique personnage, tour à tour fillette ou femme d’âge mûr, qui traverse les étapes en dansant sur son chemin initiatique, de la lumière («Limyè») aux luttes pour la libération, au cœur de cette référence à Matouba, lieu où sont morts la résistante Soli­tude et le commandant Delgrès («An bwa matouba»), en passant par les tumultes d’une quête d’identité («Sen­timan démélé») et l’émancipation par la danse et la poésie («Evy danse»)... Finalement, ce chemin pourrait être celui de Sonny, désormais affranchi après cette troisième pierre de son triptyque. «Maintenant que j’ai forgé ce langage, je me sens libre d’aller l’expérimenter avec tout un tas d’autres musiciens», exprime-t-il en un sourire. Assuré­ment, la lumière guide sa route et sa musique, comme le scande l’un de ses samples : «I ja lè pou chak betafé kléré pou nanm ay !» -«Il est l’heure pour chaque luciole d’éclairer son âme.» rfi.fr

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